Denis LIEB intervient pour dénoncer une convention pour le bilinguisme au rabais avec l'Education Nationale


Monsieur le Président, Chers Collègues,
Dans une région où dans les années 70, 95 % de la population était bilingue et où à l’horizon 2020, 95 % de la population sera monolingue, cette convention ne répond pas aux enjeux et le préambule pompeux n’y changera rien. Dans ce pays, les bons sentiments ont souvent valeur d’action et cette convention en est une illustration de plus.
En regardant ce qui se passe autour de moi, j’ai l’impression qu’on marche sur la tête. Avant, il y avait dans la vallée du Rhin et de la Sarre des habitants qui parlaient la même langue, mais une frontière et des douaniers les séparaient.
Aujourd’hui, dans la vallée du Rhin et de la Sarre, les frontières et les douaniers ont disparus, mais on est en train de construire une barrière linguistique. Nos voisins allemands sont en train de devenir des étrangers que nous ne comprenons plus.
Ce processus est bien avancé, je dirai qu’il est largement irréversible. Irréversible et même unique en Europe.
J’ai traversé l’Europe d’Ouest en Est. J’ai rencontré beaucoup de minorités linguistiques, mais je n’ai jamais vu d’évolution à l’alsacienne. Par exemple, les Hongrois de Slovaquie et de Roumanie n’ont jamais renoncé à leur langue. Ils vivaient dans un pays totalitaire et ils ont su et voulu préserver leur langue. Volontairement, nous, Alsaciens, acceptons qu’une culture millénaire disparaisse. Alors, lorsque le renoncement alsacien rencontre l’impérialisme linguistique français, on obtient cette convention. Cette convention aurait mérité d’être plus ambitieuse. Des parents qui parlaient l’alsacien pouvaient le transmettre. Les parents actuels qui ne comprennent plus et/ou ne parlent plus l’alsacien ne transmettront évidemment rien.
Dans ce contexte, l’école devient la pierre angulaire dans la transmission de la langue régionale, de la langue du voisin, de la langue de 100 millions de locuteurs en Europe : bref, de l’allemand.
Et que demande cette convention à l’école ? Pas grand-chose.
Au niveau quantitatif ?
Je tiens à vous signaler qu’une démarche identique se fait en Corse, mais avec quelques nuances de taille : la convention signée entre l’Etat et la Corse prévoit en 7 ans, sur la période 2007-2013, une généralisation de l’enseignement bilingue dans toutes les maternelles corses. En 2013, 1/3 des élèves du CP doivent bénéficier d’un enseignement bilingue.
Et chez nous en Alsace ?
On est bien loin de ces objectifs ambitieux. Nous voulons doubler d’ici la fin de la convention le nombre d’élèves bénéficiant d’un enseignement bilingue. C’est trop peu et c’est un mauvais critère de mesure.
En augmentant dans les grandes agglomérations les écoles bilingues, on arrivera peut-être à atteindre l’objectif ! Le véritable défi que les négociateurs de la convention n’ont pas osé relever, c’est de créer au minimum, dans chaque secteur de recrutement d’un collège, des classes primaires bilingues pour alimenter une classe bilingue au collège.
Cela aurait été un véritable coup de fouet à la création d’écoles bilingues et éviterait des situations comme celle de l’arrondissement de Saverne où à part le chef lieu et Sarre-Union, il n’y a pas un seul site bilingue dans l’ouest du département.
Enfin, que deviennent ces classes bilingues après le primaire ?
Je cite le texte « au collège, la poursuite de l’enseignement bilingue sera assurée à travers la part croissante des enseignements en langue allemande dans au moins deux disciplines non linguistiques ». Dans un libellé aussi flou, un esprit tordu pourrait imaginer l’enseignement en langue allemande  de la religion et du sport.
En fait, l’enseignement bilingue s’arrête aux portes du collège. C’est un gaspillage de moyens et une régression. Le bilinguisme n’existera plus au collège et en plus l’acquis du primaire va fondre comme neige au soleil, surtout lorsqu’on connaît les capacités d’oubli des élèves.
Je termine sur deux dernières critiques :
La France est un pays jacobin, les Français ont une très haute opinion de leur langue. Lorsque je lis dans la convention « c’est à l’Inspecteur d’Académie qu’il revient d’entériner la création des sites bilingues », je me dis qu’on donne à l’administration la plus jacobine par ses structures et son personnel, un droit de veto pour bloquer l’ouverture des sites.
Vous donnez aux gardiens du temple de la belle langue française la clé de l’ouverture ou de la non-ouverture des sites bilingues, c’est une grave erreur.
Enfin, la convention créée des comités de suivi, de pilotage… il manque dans ces comités les représentants des parents d’élèves bilingues. Dans toutes les créations de sites, les parents ont poussé à la roue, partout les parents se sont battus contre l’inertie de l’éducation nationale.
Dans le système verrouillé comme il a été conçu, seule la présence des parents d’élèves bilingues aurait été un gage de mouvement.
Reste le problème des moyens, tout discours est de la rhétorique tant qu’il ne s’inscrit pas dans la réalité des moyens humains et financiers.
Des moyens humains, il y en a, or dans notre système franco-français, recourir massivement à des enseignants germanophones est une perspective inimaginable.
Quant aux moyens financiers : notre engagement annuel s’élève à 1 000 000 d’euros, soit 0,1 % de notre budget. Ce chiffre de 0,1 % n’appelle aucun commentaire, il résume à lui tout seul l’importance que nous accordons au bilinguisme.


C’est une convention floue, sans contrainte, ni véritable objectif, sans ambition et avec des moyens financiers dérisoires.
Cette convention est un condensé de tous les renoncements alsaciens et de tout le mépris de la France pour les langues étrangères et spécialement pour les langues régionales.
Héritier de deux cultures, fier de pouvoir exprimer mes sentiments et mes idéaux dans deux langues, conscient que cette chance fait de moi une espèce en voie de disparition, je constate que cette convention n’inversa pas la tendance et donc je ne peux pas me résoudre à voter pour cette convention.
DenisLIEB,
Conseiller Général du Bas-Rhin

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